Une compréhension occidentale de la pathologie mentale

 

1.La classification du vivant, comme première source de troubles

Cette revue de la littérature s’intéresse à comprendre les différentes prises en charge de la maladie mentale à travers la société occidentale puis orientale et enfin de faire une synthèse de ces approches pour comprendre le fonctionnement du processus thérapeutique.

Pour comprendre l’évolution de la pensée en occident, il est capital de voir cela sous les mouvements sociaux et leurs impacts dans la structure de la pensée. Percevoir les différences entre l’occident et l’orient n’est possible qu’en observant les influences successives que ces peuples, originellement identiques, ont subies. Ainsi, retournons au début de l’histoire des hommes, aux premiers mouvements migratoires de l’être humain, c’est-à-dire il y a 100 000 ans. La pensée animiste des peuples premiers va se répandre à travers le monde au moyen des migrations et va se transformer progressivement au fur et à mesure des influences environnementales et sociales.

La modification de la pensée animiste s’opère 8000 ans av. J.-C. par la mise en place de l’agriculture et de l’élevage au cours de la révolution néolithique (Passé sauvage & Scilabus, 2019). Cette révolution est avant tout, d’après Philippe Descola (1994), une modification spirituelle. Les peuples ont de tout temps connu et appréhendé les moyens agricoles. Seulement les Amérindiens n’ont jamais domestiqué le pécari ni toutes autres espèces animales ou végétales, car cela était spirituellement inconcevable. Comment emprisonner et assujettir un de nos semblables ? Car dans la pensée animiste (que l’on retrouve dans les peuples premiers : Aborigènes, Amérindiens, chamans sibériens…) chaque être vivant est une partie du Tout et est notre semblable. Ainsi ce n’est que par une modification spirituelle que l’élevage et l’agriculture furent possibles. En considérant les animaux et les plantes comme inférieurs à nous, il devient envisageable pour l’être humain de le domestiquer et de le priver de sa liberté. Cette pensée et technique apparue dans le croissant fertile (proche orient) s’est rapidement rependue à travers le monde, autour de 6500 ans av. J.-C. pour l’Europe et 6000 av. J.-C. pour la chine. Cet assujettissement du vivant et cette pensée philosophique de l’homme plus proches de Dieu que tout le reste du vivant à continuer de se développer au moyen des classes sociales marquées par le développement des biens par le biais des possessions agricoles et animales. Cette dynamique s’est accentuée par le développement de la métallurgie au cours de l’âge du bronze (3000 avant J.C) puis du fer (800 avant J.C) découvert dans le croissant fertile (le croissant fertile est propice aux découvertes, hypothétiquement par sa centralité au niveau du monde (et ainsi le développement des échanges) et sa grande quantité de limon et d’argile propice à l’agriculture, ainsi qu’un manque de bois, pierres et minéraux obligeant à une adaptation (Bottéro & Kramer, 1989)). La métallurgie a permis de créer une distinction visuelle entre ceux qui avaient les richesses et les autres et ainsi a permis la mise en place rigide de classes sociales. Ainsi les classifications sociales et les différences de classes ont commencé à naître. Ces classes sociales hautes ont alors érigé des lois pour maintenir une cohésion sociale et étant détenteur des terres et des biens, les autres étaient considérées comme leur débiteur. Les gouvernants mésopotamiens se donnaient le droit de juger et gracier les condamnées de divers péchés (« vol, adultère, faux témoignage, fausses monnaies… » (Bottéro, 1992, p.294)). La notion de péché comme « manquement personnel » à la Loi des dieux a alors commencé à se développer. Ce qui fait une « différence fondamentale avec les autres civilisations qui sanctionnent dans le péché le manquement de l’homme à la collectivité ou à son propre équilibre. » (Bottéro, 1992, p.332). Cependant, à cette époque, la justice était encore donnée par la nature, toutes maladies étaient, et sont toujours dans les traditions nomades, un message des dieux. Comme l’explique Jean Bottéro (p.332) :

Pour un Babylonien, un acte non sanctionné par la maladie, la mort, la honte, la ruine… n’est pas, de soi, une faute. Il n’y a de faute, selon lui, que s’il y a malheur-châtiment. 

Cette idée est héritée du nomadisme où la survie du groupe est le plus important, ainsi toute maladie ou discorde est à prendre en compte directement. La résolution du problème promeut la survie du groupe chez les nomades. Avec la sédentarité une nouvelle façon de voir la vie est apparue. La religion émergente est aussi la conclusion de ces croyances sur la vie, qui ont été changé. Avec un monde rigide, non mût par le mouvement constant du nomade, le sédentaire commence à compter, manipuler la matière et réguler ses échanges. Il développe un contrôle sur le vivant et la nature. Il ne s’adapte plus à la nature, il la gère. La vie de ces êtres passe du mouvement à l’inertie et leur règle de vie avec. Les croyances religieuses ont ainsi aussi muté progressivement. Là, où plusieurs dieux étaient de mise pour comprendre la diversité du vivant. Il en devient un qui régit tout. Comme le chef d’une cité devient le détenteur du pouvoir suprême. Le monothéisme a progressivement émergé, par poussée, en Égypte avec le culte d’Aton au 14e siècle avant notre ère. Zarathoustra au 10e siècle avant J.-C. a fait passer la religion Perse du mazdéisme (polythéiste) au zoroastrisme (monothéisme). Les Sémites originaires de Mésopotamie et réduits en esclave par les Égyptiens, se sont enfuis sous la coupe de Moïse (début du 13e siècle) qui a fondé les bases de leur religion monothéiste, en nommant le Dieu unique : Yahvé, ce qui signifie en hébreu, être, exister. Ce monothéisme s’est développé quand le peuple Israelite s’est sédentarisé (13e au 10e siècle av. J.-C.) et est devenu le peuple juif suite à l’invasion de Nabuchodonosor sur leur terre et leur exile à Babylone en 597 av. J.-C. La diffusion de leur écrit phare, la Bible, est apparue suite aux invasions Perse et notamment Macédonienne par Alexandre le Grand. La Bible que nous connaissons maintenant est un brassage culturel d’influence mésopotamienne et s’est rependue à travers les différentes civilisations européennes grâce à l’attrait des Macédoniens et des Grecs vis-à-vis des autres peuples. Les Grecs mirent deux siècles à la traduire (323 à 132 av. J.-C.). Tout ceci donna l’éclosion de l’empire chrétien au 4e siècle apr. J.-C. Le péché comme « manquement personnel » aux Lois s’est érigé comme médiateur sociopolitique et les puissants contrôlant ses nations sont devenus les garants de ses Lois. Le péché n’était alors plus jugé par Dieu et sa dévote nature en développant maladie et désordre, mais jugé par les hommes selon leur règle. Il n’est pas nécessaire que le pécheur tombe malade ou ait un quelconque déséquilibre pour être vu comme ayant offensé les dieux et soit jugé en tant que pécheur (pour plus de détails sur ce revirement, voir Bottéro, 1992). La spiritualité est une continuité intellectuelle des façons de vivre. La vie étant devenue une organisation sociale, la vision du vivant s’est transformée en une hiérarchisation sociale. La plume de Platon, Démocrite et Aristote, ne dément pas cela, avec l’élaboration des premières classifications du vivant (500 av. J.-C.), la scala naturae (Bossi, 2003).

scala naturae.jpgCette classification du vivant tend à comprendre, les différences entre les êtres vivants en les classant du plus habile au moins habile. Les minéraux étant placé au plus bas du niveau d’habilité, puis vient les plantes, puis les animaux, puis les hommes. Cette classification est aussi sociale avec les différents rôles au sein des différentes cultures (égyptienne, grec, romaine…) et la notion de liberté. Les animaux et les plantes en étant destitué les hommes ont aussi subi cette règle. Les hommes libres d’Athènes, par exemple, étaient les citoyens athéniens. Les esclaves et les personnes endettés perdaient leur liberté et leur vie et mort était régie par ceux qui les achetaient. La vie était devenue monnayable et classable dans cette vision du vivant. Cette pensée continuera au Moyen-Âge avec des classes sociales qui se rigidifient encore plus, car la succession des rôles sociaux ne se réalise pas par le talent ou le savoir comme en Grèce antique, mais par le sang.

La scala naturae ajoute des échelons angéliques où le roi et le clergé se rapprochent le plus des hautes sphères, rendant leur décision, un diktat divin. Cette pensée va être renversée à la période post-lumières, car en renversant le Roi, représentant de Dieu sur terre, on renverse l’ordre établi et ainsi on montre que l’on peut s’élever par la force vers Dieu. Les richesses étant devenues la source de force pour les bourgeois révolutionnaires ayant pris le pouvoir politique, législatif et juridique. En décapitant les rois, on supprime toute idée de rigidification des classes sociales et ainsi on permet le retour d’une ancienne pensée : celle du transformisme. Les sages grecs étaient déjà très au fait de cette pensée, notamment avec le présocratique Anaxagore qui écrivit : « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau. » Repris pendant la période des lumières par Lavoisier en : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. ». Cette idée se répandra à travers les sciences, la biologie verra Lamarck et Darwin populariser cette idée et ainsi permettre à la pensée de s’émanciper des rôles sociaux. Cette pensée va prendre une autre tournure sous la plume de Haeckel et Nietzsche qui mixeront une vision transformiste avec une vision progressiste ouvrant la pensée à la notion d’évolution. L’homme et le vivant deviennent sujets à l’évolution et ainsi ont pour but de se rapprocher de Dieu. L’homme est l’être le plus parfait selon la Bible. Nietzsche popularisera l’idée qu’il doit continuer d’évoluer vers un être supérieur : le surhomme. Cette vision est prolongée par Haeckel qui définira l’homme comme l’être le plus abouti du règne vivant et pouvant encore s’améliorer. Haeckel estime que les autres êtres vivants sont encore des êtres immatures dans ce processus évolutif (Bossi, 2003).

2. L’eugénisme, l’application de la pensée évolutive.

Cette idée prendra une tournure sociale par la mise en place de l’eugénisme. Terme inventé par Francis Galton en 1883 et signifie « bien né ». Cette pratique déjà présente en Grèce antique par l’exclusion de la société spartiate des enfants malformés prendra une tournure mondiale et dogmatique dans le courant du XXe siècle. Le rassemblement des hommes au sein des villes par la révolution industrielle, le développement d’épidémie massive et la popularité du concept de sélection naturelle amènent les penseurs et chercheurs à tenter de créer un être humain supérieur, capable de résister à tout cela, une sorte de champion de la vie. Ainsi on opère à quelques castrations de malades et délinquants aux États-Unis et en Suisse dans les années 1880-1890. 1907 à 1909 verra fleurir les lois de stérilisation de certains malades, handicapés et délinquants aux États-Unis. De nombreuses associations voient le jour pour répandre cette idée, notamment la société française d’eugénisme créé en 1912. L’Europe mettra en place des mesures similaires plus tardivement : Suisse et Canada (1928), Danemark (1929), Norvège et Allemagne (1934), Finlande et Suède (1935)… Certains pays seront protégés de cette pensée par l’opposition catholique dominante et la France par la vision lamarckienne qui popularisera l’idée d’hygiénisme (une bonne hygiène de vie développe l’homme le plus parfait). L’eugénisme verra une multiplication de ses pratiques dans les années 1930 où les stérilisations se multiplient aux États-Unis et les mesures d’euthanasies s’appliquent en Allemagne et se répandront par la conquête du IIIe Reich. Les sous-hommes coûteux pour la société sont éradiqués pour le bien de tous et de la sacrosainte pensée évolutionniste (Cyrulnik & Lemoine, 2016). Face à l’horreur des camps, les pensées eugénistes perdirent en puissance, mais ne disparurent pas. On peut noter la mise en place en 1971 aux États-Unis de l’idée de 1960 de Hermann Joseph Muller sur la sélection des semences germinales des prix Nobels qui ont donné naissance à plusieurs centaines de bébés (Pichot & Testart, 2019).

Mais comment cette pensée évolutionniste a-t-elle eu un impact dans nos sociétés occidentales sur la prise en charge contemporaine de la souffrance ?

3. Souffrance et folie, une gestion groupale.

Pour comprendre la prise en charge des malades mentaux en occident, il faut comprendre les retentissements de ces actions sociales sur la pensée. Originellement, les peuples primitifs utilisent des notions de magie pour soigner le surnaturel. Toutes maladies et tous problèmes sont des messages des dieux qui doivent être entendus par la communauté et intégrés pour permettre de s’adapter (Perrin, 2017). Ainsi pour trouver de la nourriture, savoir où se déplacer, prendre en compte un problème au sein du groupe, les chamanes s’en réfèrent aux rêves et à l’expression subjective de chacun, formulé et rendu intelligibles par le chaman. Le chaman est un guide et un traducteur des informations de l’environnement. La communauté agit ensemble, aidée par le traducteur du groupe, le chaman. Si l’on devait trouver une profession qui se rapproche du rôle du chaman, cela pourrait correspondre à médiateur. Et ce médiateur est essentiel pour la cohésion du groupe, car pendant toute la période paléolithique les peuples sont nomades et ainsi agissent en groupe (Villeminot, 2002). On peut supposer que les dissidents au groupe sont libérés de leur lien avec la communauté, car c’est l’unité du groupe qui fait sa survie. Si l’on prend l’exemple des Inuits, qui sont restés chasseurs-nomades ou semi-nomades sous l’influence du climat polaire (permafrost) (Robert-Lamblin, 2019), les personnes âgées sont tuées ou abandonnées par la communauté (Volant, 2012). Les périodes mésolithique et néolithique amènent une mutation majeure dans la gestion du groupe, car le groupe se sédentarise. Ainsi la gestion des malades (et toutes personnes mettant en danger la collectivité) se fait par l’expulsion. Autrefois, il suffisait de le désolidariser du groupe pour expulser le malade (la vie se faisait le juge de sa survie), à présent, le groupe se fixe à un endroit ainsi le malade est tué s’il n’accepte pas son châtiment.

Ainsi comme dans les sociétés nomades, le malade mental est toléré tant qu’il ne met pas en péril la collectivité. La collectivité s’étant agrandie progressivement à des notions mondiales, l’exclusion s’est petit à petit faite par enfermement (Foucault, 1972). Cependant avec l’établissement de classes sociales par la sédentarisation (les Inuits, nomades, n’ont pas de classes sociales (Robert-Lamblin, 2019)), les prises en charge ont elles aussi été modifiées. Autrefois, les peuplades nomades mettaient un point d’honneur à la cohésion du groupe.

Avec la hiérarchisation de la société et le développement des classes sociales, cette cohésion passe par le respect de la structure sociale.

4. Nouveau mode de vie, nouveau mode de pensée.

Le fou n’est profondément que le langage de l’autre. Comme l’explique Patrick Lemoine : « Le psychiatre n’est au fond que l’instrument d’une société qui souhaite se débarrasser en période de crise de ceux qu’elle considère comme autres. » (Cyrulnik & Lemoine, 2018, p.236). Ainsi le fou est celui qui nuit au bon fonctionnement de la société. En période de nomadisme, le bon fonctionnement du groupe est sa survie en de bons termes, la cohésion du groupe fait sa survie. En période de sédentarisation, c’est l’activité du groupe et son rendement qui permettent le développement des biens du groupe et ainsi le développement de sa puissance militaire et culturelle permettant sa survie. Ainsi l’oisif devient le fou (Foucault, 1972). Dès 1750 av. J.-C., dans le Code d’Hammurabi, on retrouve les lois qui régissent les échanges humains, on peut y lire (§196-201) :

Si un homme arrache l’œil d’un autre homme, son œil sera arraché. Si un homme brise un os d’un autre homme, son os sera brisé. S’il arrache l’œil d’un affranchi (esclave rendu libre), il lui paiera une livre d’or. S’il arrache l’œil de l’esclave d’un autre homme, ou brise un os de l’esclave d’un autre homme, il devra payer la moitié de sa valeur. Si un homme brise une dent de son égal, une dent doit lui être brisée aussi. S’il brise une dent d’un affranchi, il lui paiera le tiers d’une livre d’or.

Ainsi comme le montrent ces paragraphes, la vie humaine se monnaie. Elle s’est transformée en valeur monétaire (George, 2008). Le nomadisme où le groupe et la vie humaine étaient le plus importants a laissé la place à la  sédentarisation où les biens, l’or sont les garants de la société. Les classes sociales hautes sont valorisées par rapport aux autres classes et ainsi la survie de l’individu ne se fait plus dans la cohésion avec le groupe, mais dans son ascension sociale. Ainsi le fou devient celui qui bouleverse l’ordre social. On fera tout pour le remettre au travail pour qu’il contribue à l’économie du groupe, jusqu’à l’enfermer et le mettre aux travaux forcés pour le soigner (Foucault, 1972).  L’acharnement thérapeutique et le déni de la parole du patient sont les lignes directes de cette pensée. Si la personne ne contribue pas au bien de la société et des puissants alors son existence devient inutile. De cette pensée apparaît l’eugénisme et l’idéologie totalitariste, les fous deviennent une gêne au développement (Cyrulnik & Lemoine, 2016). On exclura alors aisément les dissidents au parti en les décrétant atteints de schizophrénie blanche (Foucault, 1972) ou schizophrénie torpide (Cyrulnik & Lemoine, 2018) sous Staline. En Chine, on retrouve cette même démarche avec le terme de maniaque politique pour ceux qui hurlent des propos anti-partis (Cyrulnik & Lemoine, 2016). On peut citer la phrase du psychiatre français, Valentin Magnan : « Le progrès ou la mort. » (Cyrulnik & Lemoine, 2016, p.15) dites au début du XXe Siècle qui résume cette logique.

5. Le progrès ou la mort.

Mais comment peut-on faire pour tirer le maximum des vivants ? Comment peut-on faire pour amener certains à retourner à la productivité ? Lorsque la survie du groupe dépend à présent de la survie des puissants qui contrôlent le groupe, les autres êtres vivants deviennent des instruments de leur survie.

Les recherches sur la culture chamanique montrent qu’il existe deux types de thérapies pour soigner les personnes en souffrance : l’adorcisme, ou le retour de l’âme et l’exorcisme ou l’extraction du mal. La première s’intéresse à comprendre et exprimer les tourments de la personne pour permettre une meilleure intégration au groupe et une compréhension des messages véhiculés par ce mal. Chaque message étant une indication des esprits qu’il ne faut pas nier, mais respecter. La personne peut suite à cela avoir un accès à un rôle plus éminent au sein de la communauté comme devenir chaman par exemple (Halloy, 2015 ; De Heusch, 1971). La deuxième pratique, l’exorcisme, s’intéresse à extraire le mal. Cela part du postulat que des esprits négatifs se sont emparés de cette personne et qu’il faut faire revenir cette personne à son état antérieur. Dans l’exorcisme, on chasse le message véhiculé par les esprits, car ce message est jugé destructeur. Les Thongas (Afrique du sud) craignent d’être possédés par les esprits ancestraux des Zulus, leurs voisins par exemple (De Heusch, 1971). Ainsi la peur de se mélanger motive l’exorcisme. Le mélange est aussi la cause de changement social, ainsi l’exorcisme est favorisé quand il y a une peur du changement social. Nous pouvons ainsi supposer que les pratiques thérapeutiques se sont progressivement tournées vers l’exorcisme pour maintenir un ordre social stable. En empêchant l’intégration des messages au sein de la communauté, on empêche l’esprit de changement d’incarner le possédé et ainsi on maintient la hiérarchie sociale. Ces pratiques d’exorcisme se sont alors généralisées et développées avec la théorie des humeurs en Grèce antique (IVes siècles av. J.-C.), où l’on voyait d’abord sous Hippocrate le mélange de deux fluides (humeur) en chaque être le phlegme et la bile qui en se mélangeant pouvait créer des déséquilibres et des maladies. On procédait alors à des saignées, diarrhée, vomissement… pour extraire l’humeur en trop du corps de l’individu. Ces exorcismes permettaient de rétablir l’équilibre dans le corps du malade. Plus tard, avec Galien (IIes siècles apr. J.-C.), ces humeurs deviendront 4 avec l’ajout de la bile noire et du sang (Thivel, 1997). Cette prise en charge se poursuivra jusqu’au 18e siècle, avec des applications thérapeutiques similaires que sous Hippocrate et Galien. L’extraction du mal se poursuivra sous d’autres formes : douche froide pour calmer les maniaques (pour enlever l’excès de chaud), inoculation du paludisme pour stimuler les paralysés (excès de froid), extraction de la pierre de folie (cette pratique était peu usitée au Moyen-Âge (cf. : Cyrulnik & Lemoine, 2018)) en a découlé les lobotomies à l’époque contemporaine pour ôter la folie. Cette idée se prolongera avec Pasteur qui émit l’hypothèse en 1881 du microbe de la folie, puis la découverte de l’ADN (1954) amènera à chercher le mal dans le matériel génétique. Cette chasse à la folie se prolonge avec les recherches sur les gènes de la schizophrénie ou autres maladies mentales. L’utilisation thérapeutique des médicaments suit le même procédé, on tente de couper le mal, de l’enlever. Si vous avez mal à la tête, prenez un Doliprane, si vous ne pouvez pas dormir prenez un hypnotique. Le problème n’est pas réglé, il est évité. Cette pratique est similaire à l’exorcisme, on n’intègre pas le mal, on le renvoie…à coup de cachet. Et cette technique n’est pas sans déplaire aux lobbyismes. La publication du DSM-IV a par exemple fait passer la vente des médicaments contre les troubles de l’attention de 15 millions de dollars à 7 milliards (Cyrulnik & Lemoine, 2016). Il ne faut bien sûr pas nier, l’avancée fulgurante que les médicaments ont permis sur la prise en charge de la santé et dans le domaine de la psychiatrie : Arrêt des violences et des incarcérations forcées sur les fous furieux. Cependant, il ne faut pas généraliser une pensée organiste et en oublier les rôles sociaux et psychiques sur l’organisme. La perception de Boris Cyrulnik (2018) développe cette mise en garde (p.41) :

[la science], ce savoir fragmenté est celui qui donne accès aux diplômes, aux publications de carrière et aux postes de responsabilités. Ce qui ne veut pas dire que ces chercheurs ont tort, mais ce qui prouve qu’un savoir partiellement vrai peut-être partiellement faux et qu’une théorie qui prétend être totalement explicative se place sur le tapis roulant des idées totalitaires.

Nos démarches thérapeutiques uniquement centrées sur l’exorcisme ont fait des choses intéressantes. Elle a permis la survie de l’organisme sur plusieurs décennies supplémentaires et la découverte minutieuse du micro et du macrocosme. Cette quête à la survie est l’allégorie de la quête d’immortalité déjà présente dans le mythe de Gilgamesh sumérien (2650 av JC) que l’on peut retrouver dans les idées du transhumanisme actuel (Bossi, 2003). Cette recherche reprend les principes évolutionnistes et la quête du surhomme, parfait sans tare. Cette quête biblique du retour au jardin d’Eden en extrayant le mal réalisé (croquer le fruit défendu) serait-elle le seul moyen de retourner à un bien-être ? N’y aurait-il pas un autre chemin ? Plus flexible, favorisant l’adaptation de soi et de son environnement ? Et si la folie avait un message à nous faire passer ?

Ces questions seront développées la semaine prochaine… A bientôt

Sources: 

Bossi, L. (2003). Histoire naturelle de l’âme. Presses universitaires de France.

Bottéro, J. (1992). Initiation à l’orient ancien. Paris : Seuil.

Bottéro, J. & Kramer, S., N. (1989). Lorsque les dieux faisaient l’homme : Mythologie mésopotamienne. Paris : Gallimard.

Cyrulnik, B., & Lemoine, P. (2016). La folle histoire des idées folles en psychiatrie. Odile Jacob.

Cyrulnik, B., & Lemoine, P. (2018). Histoire de la folie avant la psychiatrie. Paris: Odile Jacob.

De Heusch, L. (1971). Possession et chamanisme. Bibliotheque des sciences humaines, 226-244.

Descola, P. (1994). 16. Pourquoi les Indiens d’Amazonie n’ont-ils pas domestiqué le pécari : Généalogie des objets et anthropologie de l’objectivation. Dans : Bruno Latour éd., De la préhistoire aux missiles balistiques: L’intelligence sociale des techniques(pp. 329-344). Paris: La Découverte.

Foucault, M. (1972). Histoire de la folie à l’âge classique. Paris : Gallimard.

George, B. (2008). B…comme Babylone. [Film]. France : les films du tambour de soie.

Halloy, A. (2015) Divinités incarnées. L’apprentissage de la possession dans un culte afro-brésilien, Paris : Editions Pétra, coll. « Anthropologiques ».

Passé sauvage & Scilabus. [Le Vortex]. (2019, 10 avril). La forge des inégalités. [Vidéo en ligne]. Consulté sur :   https://youtu.be/6pbZn1d_4vo

Perrin, M. (2017). Chapitre I. Histoire et définitions. Dans : Michel Perrin éd., Le chamanisme (pp. 5-23). Paris cedex 14, France: Presses Universitaires de France.

Pichot, A. & Testart, J. (2019). « EUGÉNISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 juillet 2019. http://www.universalis.fr/encyclopedie/eugenisme/

Robert-Lamblin, J. (2019). « ESQUIMAUX ou ESKIMO », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 28 juillet 2019. http://www.universalis.fr/encyclopedie/esquimaux-eskimo/

Thivel, A. (1997). Hippocrate et la théorie des humeurs. Noesis, (1), 85-108.

Villeminot, B. (2002). Regard sur la civilisation aborigène. Cahiers jungiens de psychanalyse, (1), 81-94.

Volant, E. (2012). La mort par pays : les inuits. [En ligne], consulté le 28 juillet 2019. http://agora.qc.ca/thematiques/mort/dossiers/inuits

 

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