Le remboursement des psychologues peut-il nous mener à la « mort de l’homme » ?

Dans cet article, nous allons explorer dans quel cadre ce processus de remboursement des psychologues s’installe.

Pour faire un bon état des lieux, il est nécessaire de revenir sur l’histoire de notre société selon le philosophe français Michel Foucault afin de comprendre qu’est-ce qu’une démarche de soin, et comment le psychisme tombe malade et retrouve sa santé. Pour cela, nous devons remettre la santé dans son contexte, c’est-à-dire comment la société française modèle notre psychisme et crée des pathologies.

Représentation de l’état « Léviathan » de Thomas Hobbs

Le 17e siècle forme un tournant majeur dans notre société française. Le souverain alors dépositaire d’un pouvoir sur la mort, lui permettant de tuer tout individu dangereux pour sa personne, transforme ce pouvoir en une action sur la vie : celle de mettre à profit tous les délinquants, les vagabonds et les débauchés afin de rendre le corps utile et utile pour qui ? Pour le système qui l’emprisonne. C’est-à-dire que le système politique appelé biopouvoir par Foucault, est un pouvoir exercé sur les corps pour les mettre au service de la société. C’est l’émergence progressive de ce qu’il appellera la « société disciplinaire » (Foucault, 1975).  Cette société de plus en plus organisée à travers le temps amènera les individus à suivre un cursus normatif à partir du plus jeune âge (crèche, école, service militaire, prison ou psychiatrie s’ils se conduisent mal) afin de rentrer dans les clous de la société. Cette société utilise les individus non pas pour les aider à se développer, mais dans le but de développer la société elle-même. À l’image du Léviathan de Hobbs, les individus deviennent alors les cellules au sein d’organes sociaux (appelé centre de micropouvoir par Foucault) d’un super organisme où toutes cellules défectueuses sont amenées à être re-normé afin de toujours pouvoir servir le système. L’étude de l’homme et des corps va alors permettre de conditionner l’individu avec de plus en plus de savoir-faire, amenant à cette notion que Michel Foucault développera tout le long de sa carrière : la mort de l’homme. L’homme en tant qu’individu libre.

La seule alternative à cette destruction apparaîtra au grand jour la dernière année de la vie de ce philosophe, et cette solution naîtra sous le terme de Parrêsia, emprunté à la Grèce antique qui signifie le dire vrai, dire la vérité de soi ! (Foucault, 1984). Cette Parrêsia prend forme dans le « logos », c’est-à-dire le sens que l’on donne aux choses en discutant avec son âme (psyché en grec). Pour Foucault, la Parrêsia est des « plus nécessaire quand une opinion fausse risque de détériorer et de rendre malade une âme » (Foucault, 1984). C’est à ce moment-là que des personnes pratiquant l’Epimeleia, le fait de prendre soin de quelqu’un, sont des plus urgentes (Foucault, 1984). Et pour reprendre, les termes grecs utilisés par Foucault, c’est donc le Psychologue (psyché et logos) qui est en ligne de front pour prendre soin d’un individu et ainsi lui permettre de toucher à cette Parrêsia salvatrice.

Le remboursement des psychologues proposé par Emmanuel Macron ce 28 septembre 2021 peut-il favoriser cette Parrêsia, afin qu’enfin les Français retrouvent la santé dans cette ère qui n’a cessé de faire dysfonctionner le système et les gens ?

Le remboursement a été pensé et organisé par les pouvoirs publics (CNAM, ARS) et le gouvernement Hollande avec l’art 68 de la loi de financement de la sécurité sociale de 2016. Ils s’appuient sur des recherches européennes (voir rapport IGAS dans référence) et des pressions du Think Tank institut montaigne très proche de l’Elysée. Suite à une indifférence concrète des retours réalisés par les psychologues ayant passé les études (rémunération insignifiante des psychologues et parcours laborieux des personnes en souffrance psychique pour accéder au soin), le remboursement a été défini ce 28 septembre sur des séances de 30 minutes et encadré par le système médical (compte rendu imposé au psychologue par le médecin et prescription du patient uniquement sous l’aval du médecin). Il est de plus limité à 10 séances renouvelables une fois au cours de l’année. La tarification est aussi réfléchie sur ce barème de 30minutes et propose un remboursement de séances de 30€ sans dépassement d’honoraires possible. Le cadre est ainsi posé et restreint le psychologue dans ses agissements. Il peut certes faire des séances de la durée de son choix, mais sans augmentation d’honoraires. Sans valorisation, ceci incite un traitement à la chaîne, une robotisation du métier.

Or, le cadre de l’échange thérapeutique (prix et durée) est normalement réfléchi en fonction de chaque patient et est adapté à la demande. Une psychothérapie demandant des passations de bilan ou des expositions pour permettre à la personne de dépasser ses peurs peut demander des séances de 2h à 2h30, ce qui en l’absence de valorisation ne pourra pas être proposé.

De plus, le cadre imposé par ce remboursement (prescription du médecin et compte rendu à réaliser pour le médecin) ne favorise pas l’indépendance du thérapeute et sa liberté dans l’échange avec le patient. Ceci va à l’encontre de la démarche parrêsiastique. Comme l’évoque Michel Foucault, la Parrêsia s’installe en l’absence de surveillance, dans une dynamique personnelle, et d’indépendance. Car à l’instant où une autorité se place au-dessus de la relation, ce n’est pas une attitude du dire vrai qui en découle, mais une attitude de flatterie (Foucault, 1984).

Ce que montre la mise en place de ce remboursement, suite à une concertation anecdotique des psychologues, est ni plus ni moins que la démonstration de ce système disciplinaire expliqué par Foucault où des chefs de micropouvoirs tiennent les rênes de l’ensemble d’un système et dirige cela dans l’objectif de mettre sous sa coupe tous les individus gravitant dans ce micropouvoir (voir article médiapart en référence), pour répondre à une recherche sécuritaire en argumentant cela par la peur que ces individus « moins » formés fassent des erreurs. Cette démarche mène à un affaiblissement de la prise en charge par la réduction de la liberté du thérapeute.

Revenons maintenant sur le principe de maladie mentale définie par Henri Ey, psychiatre français mort en 1977, qui éclaire à merveille l’explosion des maladies mentales apparues pendant le confinement et le risque de cette prise en charge cadrée des remboursements psychologique :

« Les maladies organiques sont des menaces à la vie, les « maladies mentales » sont des atteintes à la liberté. En effet le processus morbide en entravant, en dissolvant l’activité psychique, amoindrit la liberté et la responsabilité du malade mental. Une telle vérité d’évidence est cependant méconnue parfois par des psychiatres. » (Henri Ey, 2006, p.77)

Et cette méconnaissance semble avoir sévi à nouveau dans cette recherche sécuritaire du service public pour garder la main mise sur le travail des psychologues et pourrait normer la pratique sous un dispositif contre parrêsiastique, promouvant le rendement du thérapeute (limite des séances à 20) et un abattage des patients (prix des séances pensé sous une prise en charge de 30minutes avec interdiction de dépassement d’honoraires). Ceci favorise une prise en charge de surface. La vérité met du temps à s’établir et empêcher le praticien d’établir son cadre pour que ce long accouchement s’opère peut entraîner un déni de cette vérité à naître.

Le problème derrière la tarification à l’acte est qu’elle est centrée sur la production, le faire, alors que l’acte de soin est un acte convivial, relationnel, centré dans l’être qui permet au patient de retrouver sa place dans un échange et une considération de sa personne (Illich,  2014). La facturation à l’acte est ainsi par définition antinomique avec le fait de prendre soin (Epimeleia).

Pour continuer avec Henri Ey : « [le] soin ne peut aller sans prise de risque, risques que les protocoles sécuritaires rendent de plus en plus difficiles à prendre ». (santé mentale n°260, p.27).

Est-ce que cette procédure de remboursement cadrée ne pathologise pas mentalement toutes ces professions qui ne demandent que de la liberté pour libérer leur patient (kinésithérapeute, orthophonistes, médecin et psychiatre (payé à l’acte ne pouvant établir un cadre thérapeutique adapté à chaque patient) … ? Et est-ce que permettre à chaque praticien d’exercer selon son bon vouloir n’est pas un risque à prendre pour la santé de tous ?

« L’activité libre est celle qui affirme le mieux notre existence personnelle. Mais aussi, elle exige que nous renoncions aux certitudes, peut-être précaires, mais rassurantes, de l’habitude et des préjugés et que nous puissions être vraiment nous-mêmes dans un acte qui à quelque degré est toujours créateur. » Ey, H. 2006. p.423

L’activité libérale doit rester libre sinon ce mot ne signifie plus rien. Pour que le remboursement des psychologues n’interfère pas avec l’activité des psychologues, il est nécessaire qu’il y ait un accès direct au soin psychologique sans passer par la case médecin et un dépassement d’honoraire possible pour que chaque thérapeute puisse proposer ses outils et le temps d’application nécessaire sans difficulté.

Pour aller plus loin :

La déshumanisation du métier de psychologue: https://blogs.mediapart.fr/royer-benjamin/blog/190521/en-marche-forcee-vers-uber-psy

Problème dans le métier de kiné :https://www.lepoint.fr/sante/kine/pourquoi-la-kinesitherapie-doit-se-reinventer-10-09-2018-2250042_2467.php

Référence :

Ey, H. (2006). Etudes psychiatriques. Ed : Crehey. https://psycausedz.files.wordpress.com/2014/11/etudes_psychiatriques.pdf

Foucault, M. (1975). Surveiller et punir. Ed : Gallimard.

Foucault, M. (1984). Le courage de la vérité. Ed : Gallimard.

Illich, i. (2014). La convivialité. Ed: point

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